Puer en public
J’ai peur de puer.
En fait, pour être plus précis, ce qui m’effraie vraiment, c’est de puer en public.
Et c’est la raison pour laquelle je me procure des déodorants de façon compulsive.
Je ne veux pas en manquer parce que j’ai la phobie de puer.
La phobie d’être embarrassé.
La phobie d’être jugé.
Que se passerait-il si je devais sortir dans le monde un matin alors que je n’ai plus de déodorant à m’appliquer frénétiquement?
Juste d’y penser, mon estomac se noue.
Hier matin, en sortant de la douche, j’ai constaté qu’il ne me restait plus que deux bâtons de déodorant sur la petite étagère en bois Ikea de ma salle de bain.
- Juste deux! Que j’ai dit à voix haute.
Je ne me suis pas posé davantage de questions. Il me fallait faire une virée d’urgence à la pharmacie du quartier pour me réapprovisionner.
Et je n’ai pas niaisé.
J’y suis allé sur-le-champ.
Expressément pour ça.
Rien d’autre sur la liste.
Pas même un sac de croustilles.
Nada.
Du déo uniquement.
Sentir bon, c’est une obsession.
Savoir que je ne vais pas puer demain matin ni les autres jours de ma vie calme mes angoisses.
Comme je suis un petit futé (décelez ici un certain sarcasme), je me suis dit qu’il valait mieux acheter plus d’un bâton.
Question de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas revivre la panique de ce matin.
J’aurais ainsi des réserves.
Je pourrais donc dormir sur mes deux oreilles sans craindre de me réveiller un matin, condamné à puer.
J’ai donc décidé de m’en procurer quatre du même coup.
De différentes fragrances.
Comme pour me convaincre que je ne suis pas si rigide que ça.
Je crains tellement de puer que j’achète du déodorant instinctivement.
Compulsivement.
Je les range ensuite dans une armoire.
Je les oublie là.
Et j’en rachète d’autres par peur d’en manquer.
Mon angoisse ne s’apaise jamais.
C’est ma façon à moi d’être un bon citoyen responsable et respectable.
Par extension, sentir bon, c’est :
Ne pas déranger.
Ne pas prendre de place.
Ne pas incommoder.
Ne pas laisser de traces.
Être propre est la preuve irréfutable que l’on a du contrôle sur sa vie.
Être propre dans sa propre vie organisée.
Être en contrôle.
Qui sait ce que les gens penseraient de moi si je devais puer en dessous des bras?
Je préfère ne pas y penser.
Je préfère sentir bon.
Ainsi, on me trouvera professionnel.
Agréable.
Socialement responsable.
Dégageant l’odeur de l’assurance de ceux qui réussissent.
On le sait, les souvenirs olfactifs sont les plus vivaces.
Je préfère qu’on ne se souvienne pas de moi plutôt qu’on se souvienne de moi pour les mauvaises raisons.
Je veux être ce citoyen impeccable.
Ce collègue irréprochable.
Qui va voter.
Qui tond son gazon.
Qui promène le chien.
Qui a un CELI.
Qui nettoie le pavé de son entrée de cour.
Qui va en vacances dans l’Sud.
Qui paie ses impôts.
Qui a les dents d’un beau blanc fluo.
QUI SENT BON.
La fable d’un quotidien aseptisé.
Maître Corbeau, sur un arbre perché
Tenait en son bec un déo.
Maître Renard, par l’odeur alléché,
Lui tint à peu près ce langage :
« Et bonjour, Monsieur du Corbeau.
Que vous êtes joli! Que vous me semblez sentir bon!
Sans mentir, si votre ramage
Se rapporte à votre odeur délicieuse,
Vous êtes le Phénix des hôtes de ces bois. »
Mais des fois, je me trouve con.
Et j’aurais envie de foutre la pagaille au party de bureau.
Roter.
Rire tout seul très fort.
Bouger mon corps désarticulé
dans une danse tribale.
Être animal.
Pendant le karaoké,
Suer.
M’éponger avec la nappe.
Me vautrer dans le malaise.
Me délecter du chaos.
Me vautrer dans le buffet.
Me délecter du gâteau.
Et puer.
Mais ça ne risque pas d’arriver.
À force d’en acheter, parce que j’ai peur d’en manquer,
parce que j’ai peur de puer,
parce que j’ai peur d’être jugé
J’ai maintenant quatorze criss de déodorants.
Photo prise hier matin
Si tu veux m’encourager à acheter d’autres déo…


MAIS C’EST QUE J’AI RI FORT!! Pas pas moquerie, mais par le rythme et l’autodérision qui émane de ton texte! J’ai trouvé ça puissant. J’ai trouvé ça mignon. Je pense que tu pourrais te lancer en affaire. Lancer ta propre marque de deo. À fragrance de « réussite sociale » « contrôle personnel » « sécurité parfumée » !!!
Mon doux que j’ai ri ce matin et que j’ai compris ben des affaires 😉