Mes ongles vernis
64,44$
C’est le montant d’essence qu’a englouti ma bagnole.
D’ordinaire, j’essaie de la remplir avant qu’elle ne soit totalement à sec.
Ça me fait moins mal au cœur sur le coup, et à mon porte-monnaie aussi.
La semaine dernière j’ai attendu jusqu’à ce que la petite lumière jaune indiquant que je devais aller faire le plein s’illumine sur le tableau de bord.
Et c’est un peu plus de 90$ que j’ai dû allonger pour renflouer mon réservoir tari.
Ark !
Je suis ce dinosaure qui nourrit son automobile de carburant fossile.
Mais bon.
Heureusement, il fait beau, c’est l’été, la route est belle, la musique est forte et mes lunettes de soleil Ray Ban, qui masquent mes cernes, me font paraître plus jeune de quelques années. J’ai presque l’air d’un jeune premier.
Le fait est que j’aime bien rouler.
La route me procure cet effet de liberté.
Moi qui aime me définir comme un vieux punk,
Je suis peut-être davantage un vieux beatnik après tout.
Joey Ramones ou Jack Kerouac ?
Joey Kerouac ou Jack Ramones ?
Je rapatrie mes pensées volages qui flottent dans l’air chaud avec le pollen des bouleaux.
Je rengaine le pistolet de la pompe à essence.
Je m’assure que j’ai bien mon porte-monnaie.
Je replace mes lunettes.
Et tel un cowboy, je me dirige vers le dépanneur pour aller payer mon dû.
En franchissant l’embrasure de la porte, la fraîcheur glaciale de la clim me frappe comme un mur de soulagement.
Dehors, il fait si chaud. L’humidité est suffocante.
La sueur me perle dans le dos.
Je décide de profiter un peu plus de cette brise d’Arctique artificielle en prolongeant ma visite dans le commerce.
Je me dirige donc vers les frigos, tout au fond.
Je lorgne les boissons gazeuses.
Sans sucre, il va sans dire.
Et j’hésite.
Beaucoup trop longtemps.
Incapable de me décider entre un Orange Crush, une Root Beer et un Cream Soda.
Je cogite, je raisonne.
Les décisions les plus simples sont souvent le plus difficiles à prendre.
Qu’aurait bien pu faire le Roi Salomon devant tel dilemme ?
Allons, arrête de niaiser ! Que je me dis.
T’es maintenant un grand garçon, tu gagnes plutôt bien ta vie, je crois que tu peux te permettre cette folie.
Et dans un geste de rébellion assumé, je ramasse une cannette de chacune de boissons.
Un sourire béat illumine ma face.
Et je me félicite d’autant d’audace.
En route vers la caisse, je longe l’étalage des croustilles.
Sans doute mon endroit préféré sur terre.
Il y a tant de nouvelles saveurs.
Je veux toutes les essayer.
Je me gère du mieux que je peux, mais je jette quand même mon dévolu sur un sachet à saveur de Soufflé au fromage.
Oui, oui,
Soufflé au fromage
Tant de hardiesse.
Je frôle l’euphorie.
J’arrive à la caisse avec mon sac de croustilles à la saveur saugrenue et ma parfaite trifecta de boissons gazeuses.
Comme quand j’avais neuf ans.
Root Beer d’abord.
Orange Crush ensuite.
Cream Soda pour finir.
Le trio idéal pour roter l’arc-en-ciel.
Je suis un fin connaisseur.
Derrière le comptoir, deux jeunes filles.
L’une vernit les ongles de l’autre avec minutie.
Je comprends, à leur discussion, que ce n’est pas anodin.
Il s’agit du vernis à ongles qui a été choisi en prévision du bal des finissants qui doit sans doute avoir lieu dans les prochains jours.
En me voyant, la jeune caissière cesse immédiatement son activité, manifestement un peu gênée.
Je la rassure en lui disant que je ne suis pas pressé du tout et qu’elle peut terminer avec sa collègue de travail.
Ce qu’elle fait.
- Très bon choix de vernis que je lui dis. Les paillettes d’or, c’est tout à fait indiqué pour un événement comme le bal de finissant.
- Merci monsieur, qu’elle me répond.
- Vous aimeriez en avoir vous aussi ?
- Du vernis à ongles ?
- Oui !
- Oh, comme c’est gentil de vouloir le partager.
J’aurais pu simplement payer et partir.
Faire vite.
Ne pas déranger.
Comme d’habitude.
Comme tout le monde fait tous les jours.
Mais non.
Même si je crains la réaction d’impatience des quelques clients qui se sont ajoutés à la file pour payer leurs achats sur l’entrefaite, j’accepte sa proposition et je dépose mes mains à plat sur le comptoir.
Prêt pour la manucure.
Une dame, qui avait le nez collé sur son téléphone, le range dans sa sacoche.
Tous regardent cette scène cocasse d’un air plutôt amusé.
Et hop !
En deux temps, trois mouvements, mes ongles sont désormais ornés de paillettes dorées.
De beatnik à disco en dix petits coups de pinceau.
J’ai regardé mes doigts.
Et ça me fait sourire.
Et les jeunes filles rigolaient de bon cœur.
Et les clients souriaient.
Et à ce moment précis,
dans ce dépanneur,
j’ai eu l’impression d’une douce communion.
D’un bref moment suspendu de légèreté partagé entre étrangers.
Provoqué par ce petit geste tout simple, spontané, inattendu et un peu extravagant.
Et ça m’a fait du bien.
De déjouer la prévisibilité.
De penser qu’à la fin de la journée, c’est de ce moment que les gens vont se rappeler, plutôt que du courriel poche que leur supérieur leur a envoyé.
J’ai payé mes articles et j’ai quitté en lançant à la blague :
- La prochaine fois que je viens faire le plein, on changera la couleur du vernis.
Dehors, la chaleur m’a frappé de nouveau.
Et le soleil se reflétait sur mes ongles brillants.
Le 64,44$ le mieux investit depuis longtemps.
J’y reviendrai.
Pour espérer partager encore, dans ce dépanneur, un moment de fraîcheur.


J’ai bien ri. Cette aventure du quotidien, finement racontée. On a l’impression d’y être, de te voir déposer ton sac de croustilles, tes trois boissons gazeuses. Et cette jeune fille qui te met du vernis à ongles. Les clients qui regardent, amusés. Superbe texte. Bravo Mathieu. ✨😊
Super écriture, super aventure de vie ! Pis de beaux ongles en prime !! la classe 😎