Les derniers chiffres
Mon père est décédé en septembre 2020.
En pleine crise pandémique.Cancer des poumons.
Qui s’est répandu.
Stade 4
Généralisé.
Les os, les intestins.
Le gros kit.C’était sans appel.
Mon père a mis du temps à consulter un médecin.
Il ne se plaignait pas.
Il endurait sa douleur.Comme pour faire pénitence.
Le judéo-christianisme, je suppose.Il ne dormait pratiquement plus.
Avait pratiquement cessé de s’alimenter.Maigre.
Les yeux creux.
Triste.
Apeuré.Il savait sans doute ce qui s’en venait.
On le savait tous.
Nommer quelque chose, c’est la faire exister.
Le garder sous silence permet d’entretenir des espoirs.
Se convaincre que ce n’est pas réel.C’est ma mère qui l’a obligé.
« VA VOIR UN MÉDECIN ! » avait-elle crié en larmes.Après une batterie de tests, le verdict est tombé comme un couperet.
Sans grandes surprises.Si les traitements répondent bien.
Espérance de vie maximale de deux ans.
C’était le 2 septembre 2020.À 71 ans, mon père n’avait jamais vraiment cessé de travailler.
Il venait de « ralentir »Self-made man, il se définissait essentiellement par son métier.
Sa posture. Son image. Sa crédibilité. Sa réputation. Tout était intrinsèquement relié à sa job, son titre, ses responsabilités.C’était un travailleur travaillant qui ne devait son seul succès qu’à ses efforts et sa pugnacité.
Depuis quelques années, il s’acquittait d’un petit contrat à temps partiel dans une entreprise de la région.Entreprise pour laquelle il avait occupé, quelques années auparavant, un poste de direction.
Ça lui permettait sans doute d’avoir un petit revenu supplémentaire.
Mais pour lui, la principale motivation n’était pas pécuniaire.Ce qui lui importait, c’était surtout de pouvoir « rester dans la game » du monde des affaires.
En faire partie.
Ne pas être mis au rancard.
Avoir des sujets de discussion.
Être utile.
Être considéré.
Être quelqu’un.Son contrat pour cette entreprise, c’était de : « Faire des chiffres.»
C’était la façon qu’il avait de le nommer.En public, il disait qu’il avait un contrat comme « consultant ».
Mais entre nous, il faisait « ses chiffres ».Je ne sais pas trop précisément en quoi ça consistait.
Il recevait des bilans financiers à partir desquels, il déterminait des ratios de pertes ou de profits. Une quelconque procédure de suivi comptable, je suppose. Mais je ne savais pas trop. Ça ne m’intéressait pas outre mesure.Il y passait une journée entière.
Une fois aux deux semaines.Bien qu’épisodique, cette tâche m’apparaissait malgré tout fastidieuse.
C’était du moins, l’image que mon père nous renvoyait de ce mandat.
« On ne va pas pouvoir être là en fin de semaine parce qu’on doit faire les chiffres »
Le « on » incluait ma mère.
Elle lui refilait un coup de main dans l’accomplissement de cette tâche.
Il y avait une sorte d’importance sacerdotale que mon père avait érigée autour de ce mandat.
Une tâche indispensable au bon fonctionnement de l’entreprise.
Vitale-à-sa-croissance-dans-un-marché-en-perpétuel-transformation-et-dans-lequel-il-nous-faut-demeurer-compétitif-sans-pour-autant-sacrifier-nos-valeurs-et-notre-engagerment-envers-cette-belle-communauté-qui-nous-accueille.Était-ce réellement le cas ?
Assis au bout de la table, les lunettes sur le bout de son nez.
L’échine courbée sur les feuilles de papier éparses.
Les yeux plissés à pitonner sur le minuscule clavier de la minuscule calculatrice beige issue d’un autre temps.
Il aurait aussi bien pu faire des Sudokus.Je savais cependant toute l’importance que ce mandat au sein d’une entreprise représentait pour lui.
Le 9 septembre 2020
C’était l’été.
J’ai souvenir d’un ciel azur et d’un soleil de plomb en cette fin de matinée lorsque mon téléphone a sonné.C’était ma mère.
Elle m’appelle souvent à toute heure du jour pour prendre des nouvelles.Tout était dans l’ordre des choses jusqu’à ce que j’entende sa voix affolée au bout du fil.
En panique.
Elle m’explique d’un trait que mon père ne va pas bien.
Il respire mal.
Son cœur s’emballe.
Il est incapable de parler.
De s’habiller.
De parler.
De marcher.
Il tremble et est en sueur.
« Il faut l’emmener à l’hôpital. »
C’était inquiétant.
Mais je tentais de rationaliser.Le médecin nous avait pourtant dit 2 ans ?
Ce doit être autre chose.La possibilité d’une tuberculose avait été évoquée
La COVID ?
C’est peut-être ça ?Je ne me souviens pas du trajet en voiture. Et ça aussi, en rétrospective, c’était inquiétant.
Mais je me souviens très bien de l’état de mon père lorsque je suis arrivé à la maison.
C’était épeurant.
Je me souviens avoir dû lui mettre ses vêtements.
Habiller son père parce qu’il est incapable de le faire.Je me suis dit que s’il était conscient de ce qui se passait, ça le mettrait mal à l’aise.
En tout cas, moi, je l’étais un peu.
Sa douleur semblait si vive qu’elle irradiait jusque dans mes tripes et dans mes os.
J’avais mal aussi.Le triage à l’urgence a été rapide.
Ni une ni deux.
Soins intensifs.Sa respiration était de plus en plus haletante.
Inégale.
Étendu sur le lit, il faisait des spasmes qui secouaient tout son corps devenu si frêle.Lui qui était jadis solide comme un chêne.
Joueur de hockey aguerri.
Bagarreur même.
Ma mère me racontait qu’il s’était déjà bagarré contre son propre frère lors d’une partie de hockey.
Le deux évoluait dans la même équipe…Je suis à son chevet.
Il est semi-conscient.
Le moniteur cardiaque est quant à lui sans équivoque quant à son arythmie. J’ai vu suffisamment de série médicale à la TV pour comprendre que ce bidule qui fait bip bip fait foi de tout.
Je suis en train de me faire à l’idée que je vais voir trépasser mon père d’un instant à l’autre.
À constater l’état dans lequel il est, dans ce cubicule à l’urgence, c’est sans doute préférable.
La scène est difficile.
Mon regard fuit.
Je regarde mes pieds assis sur la petite chaise droite à côté du lit.
Je n’ose pas le regarder, lui.
Je ne veux pas voir la mort en face.
Je veux qu’elle parvienne à moi par mes oreilles d’abord.Je ne suis pas prêt à ça.
Ce n’est pas comme ça que je l’imaginais.Je n’ai pas envie que ça arrive.
C’est con, mais à ce moment, ce que je regrette, c’est le peu de dignité qui émane de cette situation.
Mourir dans la dignité, m’apparaît comme un luxe. Une chance.
Et ce ne sera pas pour lui, si ça devait arriver maintenant.J’aurais aimé qu’il soit chanceux, au moins une fois dans sa vie.
Mais ce ne sera pas aujourd’hui.Dans l’unité des soins intensifs de l’urgence, ce n’est pas glamour.
Pas de derniers mots, pas de regards. De phrases inspirées.Juste le corps qui lutte.
Comme il peut.
En émettant des bruits. En évacuant des fluides, en tressaillant.Je sais à ce moment que je resterai marqué à jamais de ces images.
Voir son père si vulnérable.
Souffrant.
Faible et fragile.Le temps s’égrène lentement.
Comme s’il était suspendu à attendre lui aussi que l’inévitable se produise avant de reprendre sa course.
J’attends la fatalité entre les visites des professionnels qui vont et viennent et qui ne disent rien.Les visages sont longs.
Impassible.
C’est lourd.
Ça me donne l’impression que nos pensées sont toutes alignées sur ce qui s’en vient.
Et ça ne me rassure pas.
Je répète, comme un mantra dans ma tête, l’annonce tragique que je suis convaincu devoir faire dans les prochaines minutes à ma mère et à mon frère.
Par téléphone.Au bout de quelques heures, qui m’ont semblé une éternité, la situation semble se stabiliser.
Lentement, le cœur reprend une cadence plus normale.
La respiration devient elle aussi plus douce, plus rythmée.J’avais oublié la résilience de mon père.
Ce travailleur travaillant.Habitué à devoir se battre pour tout ce qu’il a obtenu, mon père a peut-être, inconsciemment jugé que cet épisode médical représentait une énième embûche qu’il devait franchir.
Conditionné par l’habitude de l’adversité qui s’acharne.
Dure. Teigneuse. Âpre. Vicieuse.Mon père a finalement ouvert les yeux.
Laissé échapper quelques mots pour demander à boire de l’eau.
Et j’ai été fier de lui.
Encore aujourd’hui, j’ai la conviction qu’il a tenu tête à la mort.
Elle, armée de sa grande faucille et lui, de son bâton de hockey.Ma mère est arrivée en trombe sur l’entrefaite pour prendre le relais, question que je puisse à mon tour aller « faire ma crise cardiaque »
Mon père sera déménagé quelques heures plus tard à l’étage des soins intensifs. Il devra y passer les prochains jours afin que son état soit surveillé de près.
Son cœur a drôlement été sollicité (amoché?) par cet épisode.
La vigilance est de mise.Je suis sorti de l’hôpital vers l’heure du souper, ce qui m’a permis d’avoir une idée du laps de temps qui s’était écoulé.
J’étais ébranlé.
Je le suis encore.Le 10 septembre 2020.
Mon téléphone sonne.
C’est ma mère.
Elle est avec mon père, dans sa chambre d’hôpital, aux soins intensifs.
Elle y passe ses journées.
J’ai prévu m’y rendre en fin d’après-midi pour aller lui rendre visite.
- Salut mon grand !- Allo, maman, comment va papa ?
- Ça va mieux.
- Tant mieux, je vais aller faire un tour tantôt
- Oui, justement, c’est pour ça que je t’appelle. Crois-tu que tu pourrais passer à la maison, ramasser quelques trucs avant de venir à l’hôpital ?
- Oui, certainement. Il a besoin de quoi.
- Ben…pas grand-chose en fait, mais il veut faire « ses chiffres. » Penses-tu que tu pourrais apporter les rapports qui sont dans la chemise bleue sur la table de cuisine à la maison.
- Hein ?
- …
- Il veut travailler ?
- Ouin, il a pris du retard avec ce qui s’est passé hier.
- Ben voyons, criss !
- Ça va lui changer les idées, mon grand.
- La TV ça ne lui tente pas ?
- S’il te plaît.
- Bon. Ok.
Je suis un peu abasourdie de cette demande qui me semble stupide dans les circonstances.
Mais en même temps, étrangement, elle me rassure.
Si mon père souhaite remplir des obligations professionnelles, c’est sans doute qu’il sent, qu’il a encore du temps devant lui ? Il ne ferait certainement pas ça, sinon ?
Et puis, c’est bien vrai.
Ça va certainement lui changer les idées.
Comme le Sudoku.
Il est peut-être plus en forme que je l’imagine.J’acquiesce donc à la demande.
Le 11 septembre 2020.
En fin d’après-midi, après le boulot, je communique avec ma mère afin de m’enquérir de la situation.
- Allo, maman, comment va papa.
- Salut mon grand ! Il est fatigué, ton papa. On a fait « les chiffres » hier pendant toute la journée.
- Ouin, ok. Je voulais aller le voir tantôt à l’hôpital.
- Il m’a dit qu’il souhaitait se reposer. Il aimerait mieux ne pas avoir de visite ce soir.
- Ok, je comprends. Je voulais juste passer pour aller lui programmer la TV dans sa chambre.
- Tu pourras y aller demain quand il sera plus en forme. De toute façon, il ne va sûrement pas l’écouter ce soir. Il va préférer dormir.
- Oui, je comprends. J’irai demain alors.
- Merci mon grand. On s’appelle demain.
- Bye maman ! À demain.
Mon père est décédé quelques heures plus tard.
Son cœur affaibli a lâché.
La dernière chose qu’il aura faite avant de mourir aura été de travailler.
Littéralement.
Déterminer des ratios de pertes ou de profits pour une entreprise.
À partir de sa chambre d’hôpital aux soins intensifs.Sur son lit de mort.
Ses derniers chiffres.


Ouf, quelle histoire, pardon quelle vraie histoire, remplie d'humanité et d'amour. Un battant qui avait un grand sens du devoir.
Mathieu, merci pour tes textes qui sont toujours touchants. Tu sais raconter ce qui touche le coeur.
Ton texte m’a profondément touché, une résonance intime avec ma propre histoire. J’ai lu tes mots les yeux emplis de larmes, transporté par la force de ton émotion et la justesse de tes mots.
Mon père nous a quitté en novembre 2020. J’ai ressenti alors un mélange de gratitude et de regret. Gratitude, car il n’était pas seul, il était entouré par ma famille. Regret, car j’étais à 600 km, je n’ai pu être auprès de lui. J’ai eu tant de difficulté à faire mon deuil.